Les légendes urbaines existent aussi à la vigne, l’une des plus courantes concerne un célèbre vignoble libournais. C’est presque par hasard que j’ai dû me poser la question du classement des Pomerol, dont toute la littérature vinicole moderne prétend qu’il n’a jamais existé, la même erreur se retrouvant sur des sites de négociants ou d’enchères, suivant le principe qu’une erreur répétée suffisamment devient une vérité ! Pire, un article de la RVF mal inspiré attribue le seul classement des Pomerol à l’État français de Vichy, raison pour laquelle il serait abandonné. Je vous le livre ci-dessous, avec avertissement : il est inexact !

Extrait de la RVF n°599 : Jérôme Baudoin, « L’histoire secrète des classements ». Mars 2016.

Mais le plus intéressant est à découvrir du côté de Pomerol, où 32 crus sont répertoriés. Une première : aucun autre classement des vins de Pomerol n’a eu lieu ni avant ni après 1943. Pétrus plane au sommet de ce classement, mais il n’est vendu que 80 000 francs le tonneau, le prix d’un Second cru classé du Médoc. Les châteaux Certan, L’Évangile, Petit-Village, Trotanoy, Vieux Château Certan et La Conseillante sont Seconds crus classés de Pomerol. "Heureusement, nous n’avons pas attendu ce classement pour vendre nos vins. Ils étaient exportés à la cour des tsars de Russie dès 1870", relativise Jean-Valmy Nicolas à La Conseillante. Le cru n’ayant pas changé de propriétaire depuis 1871, les archives familiales conservent encore les traces de ce classement éphémère, abandonné dès la fin de la guerre.

1er cru classé
Pétrus
2es crus classés
Château Certan, Château La Conseillante, Château L’Évangile, Château Petit-Village, Château Trotanoy, Vieux Château Certan.
3es crus classés
Château Gazin, Château Lafleur.
4es crus classés
Clos l’Église, Domaine de l’Église, Château La Fleur Pétrus, Château Le Gay, Château La Grave Trigant, Château Latour à Pomerol.
5es crus classés
Château Beauregard, Château Certan Marzelle, Château Clinet, Château La Croix de Gay, Château L’Église-Clinet, Château Gombaude Guillot, Château Guillot, Château Lagrande, Château Nénin, Château La Pointe, Château Vray Croix de Gay.

Comme le classement de 1855, seul le prix moyen du tonneau aurait inspiré les catégories ci-dessus.

Cependant, n’en déplaise à ce magazine, les châteaux de Pomerol utilisaient déjà les mentions « 1er cru » sur les étiquettes avant-guerre, voire le croquignolet « premier des grands crus » pour Pétrus. C’est la lecture du célèbre livre encyclopédique sur les vins de Bordeaux, connu sous le nom de Féret, qui nous révèle la vérité.

 

 

Extrait du Féret, édition de 1929

Le Président du Syndicat viticole et agricole, Savinien Giraud, écrit : « Cette réputation est du reste justifiée par la qualité de notre vin qui se classe parmi les meilleurs de la Gironde, réunissant en lui la finesse du Médoc et la sève du Saint-Émilion. »

La présentation de l’appellation (taille, sol, sous-sol, vins) se termine par cet amusant paragraphe :

Par leur bouquet et leur saveur délicate, ils tiennent le milieu entre les vins de Saint-Émilion et les 2es crus classés du Médoc. […]

Les crus de cette commune, comme ceux de Saint-Émilion, offrent une gamme très étendue et nuancée depuis le Vieux-Certan et Pétrus jusqu’au Rouzes. On pourrait les diviser en quatre ou cinq groupes, nous n’en avons pour le moment que trois.

Et c’est donc en toute logique que le Féret, sous l’égide du Syndicat, présente bien cinq catégories, d’autant plus intéressantes qu’à l’époque, sans faire preuve d’une nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais existé, le classement des vins obéissait à un certain consensus feutré et les arrivistes n’y étaient pas aussi bien vus qu’aujourd’hui, non plus que les fabrications de toutes pièces par des critiques étrangers.

Le classement ci-après fut celui utilisé par Pomerol pendant les années d’avant-guerre (et non les années de Vichy), comme le savent les connaisseurs de vieux millésimes, qui les ont souvent vues en s’émerveillant du culot des propriétaires de Pomerol qui mentionnaient un classement bidon. Que nenni ! Ce classement existait donc bel et bien, fait par le Syndicat de Pomerol, probablement jamais validé par les instances officielles (pour éviter une nouvelle taxe ?) et abandonné après 1949, sans lien avec la Libération. Quand a-t-il été établi ? Avant 1929, c’est certain, mais la date exacte m’est inconnue. En tout cas, il ne comptait que des premiers et des deuxièmes crus, comme à Sauternes, et c’est à celui-là qu’il fait le plus penser. En voici donc les extraits principaux :

1er Grand Cru

Château Pétrus (SCI du château Pétrus, Arnaud propriétaire)

Grand 1er cru

Vieux Château Certan (M. Georges Thienpont, propriétaire)

Château L’Évangile (Mme Veuve Paul Ducasse, proriétaire)

1er cru

Château La Conseillante (Héritiers Louis Nicolas)

Château Lafleur (M. André Robin)

Château Certan (M. Badard)              

Château Petit-Village (M. Fernand Ginestet)

Château Trotanoy (M. Savinien Giraud)

Château Latour-Pomerol (réuni au clos des Grandes-Vignes, Mme Edmond Loubat)

Château Guillot (Mme B. Larquey)

Clos l’Église (M. J. Rouchut)

Château La Grave Trigant de Boisset (Mme Vve A. Dubourg)

Château La Fleur-Pétrus (F. Pineau)

Château de Beauregard (M. Clauzel)

Château Nénin (M. Despujol)

Château Gazin (M. Louis Soualle)

Château Le Gay (M. André Robin)

Cru Lagrange

Clos L’Église-Clinet (J. Rabier)

Domaine de l’Église

Etc.

2èmes premiers crus

La Commanderie, Pignon-Larroucaud, Vieux cru Perruchot, St-Laurent de Gay, Hautes-Rouzes, L’Enclos, Franc-Grand-Moulinet, Clos René, de Sales, Moulinet, Plince, Valois, Vraye-Croix-de-Gay…

2èmes crus

Mazeyres, Ferrand, Clos Mazères, Saint-Pierre, Les Grands Sillons, Clos Plince, Cru La Rose, Grangeneuve, Rêve d’Or, etc.

 

Il n’est pas de notre ressort de juger ce classement, mais une rapide analyse nous montre que le consensus de l’époque plaçait déjà Pétrus au-dessus de tous les autres, au niveau d’un deuxième cru du Médoc, ainsi que Vieux-Certan et l’Évangile. En 1948, mon propre grand-père acheta une demi- barrique de Pétrus 1947, parce qu’il ne voulait pas « servir ses grands vins aux repas de chasse », c’est-à-dire ses premiers crus du Médoc et encore moins ses Haut-Brion, mais il voulait quand même servir un très bon vin.

A de rares exceptions près, les meilleurs Pomerol d’aujourd’hui sont donc ceux d’hier, avec deux ou trois qui monteraient, deux ou trois qui descendraient, mais on en serait assez proche. Toutefois, les enjeux économiques prévalent sur le bon sens et, comme le montre le classement de Saint-Émilion, il n’est pas facile de nos jours d’émettre un avis sans se faire traîner devant les tribunaux. Seul le temps permet de figer les classements et leur donner une légitimité, que le marché amende comme il le veut en fonction de la qualité des propriétés, ou de leurs notes.

Le classement des Pomerol, une bonne idée ? Oui, mais avec des critères clairs, publics, et surtout fondés sur la qualité des vins sur une très longue période (au moins vingt ans) pour apprécier aussi les vins de garde, ceux qui sont mal notés par des amateurs d’immédiateté.